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I) INTRODUCTION
Cette aventure a débuté un
jour par un coup de téléphone : «Bonjour Monsieur, je suis la
grand-mère d’un petit garçon de 10 ans qui rêve de faire du
karaté. Son problème est qu’il est infirme moteur cérébral
et se déplace en fauteuil.… ». Embarrassé par cette demande
à laquelle je ne sais répondre techniquement, je demande à
cette grand-mère,hors du commun, de me contacter quelques
mois plus tard. J’engage alors un travail avec Fatah Sebbak,
Karatéka en fauteuil roulant. Cela me permet de découvrir «
les clés » de l’adaptation de la pratique martiale. En
septembre 2004, l’enfant ayant renouvelé sa requête, je
rencontre les parents. Devant leurs hésitations, et pour les
rassurer, je leur fais état de mon activité professionnelle
de Psychomotricien – Instructeur de locomotion auprès de
personnes aveugles. Après un rapprochement avec l’équipe
médicale qui prenait en charge l’enfant, celui-ci suivit
avec succès plusieurs cours d’essai et intégra le club début
novembre 2004. Il avait 10 ans et 4 mois. Il était en effet
important de proposer une approche a minima structurée pour
inscrire Pierre dans un cours d’apprentissage de Karaté et
non dans une sorte « d’occupation ludique ».
II) L’EVALUATION
La 1ère étape de cette
démarche a été d’évaluer le potentiel de Pierre. L’infirmité
motrice cérébrale touche les fonctions neuro motrices. Elle
entraîne des difficultés de coordination, de dissociation
motrice mais aussi de diffusion tonique. Les mouvements
manquent de précision, de vitesse et de contrôle au niveau
de la puissance. Pierre est arrivé pour son premier cours,
en individuel, avec un certificat médical de pratique de
Karaté, hors compétition. Un médecin avait donc osé. Je lui
ai proposé des situations basiques de Karaté pour évaluer
ses fonctions motrices, son attitude psychologique face à la
nouveauté et ses capacités d’adaptation. Ayant pris contact
avec sa kinésithérapeute, la décision est prise d’engager la
démarche d’intégration dans le club.
III) PREPARATION DE L’INTEGRATION DANS LE
CLUB
Avant d’intégrer Pierre dans
le club, décision est prise d’informer les élèves et leurs
parents de la démarche. J’ai présenté le projet en rassurant
les élèves. Un bon nombre connaissait Pierre et se
réjouissait, tout en étant étonné, voire sceptique, au
niveau technique, « Comment allions-nous faire ? ». Les
notions de recherche, d’échange et de partage ont été
expliquées. En ce qui concerne les parents d’élèves, ils
adhéraient au projet qui les rassurait sur la capacité du
club à répondre aux spécificités des pratiquants. Les
conditions étaient donc des plus favorables pour intégrer
Pierre.
IV) L’INTEGRATION DE PIERRE
Les points forts ont été :
Recherche avec Pierre, et les
autres élèves, des adaptations à mettre en place :
-
explications à l’ensemble des élèves des adaptations
définies, - démonstrations devant l’ensemble des élèves, -
mise
en place de passages de grade kyu spécifiques en conservant
le même nombre d’unités de valeur que pour les autres élèves
car le grade ne doit pas être « bradé ».
Un passage de
ceinture a même été refusé pour manque de concentration.
L’idée de base est de chercher ensemble les adaptations,
étant entendu que l’on peut faire « fausse route » et être
amené à « changer de direction ».
A) LES ASPECTS ET PRINCIPES
TECHNIQUES
Respect de l’idée, du concept du mouvement ou du Kata.Exemple = le mae geri est
remplacé par ago tsuki.Exemple = pour les
adaptations des katas, le bunkai reste le point central
autour duquel on adapte celui-ci.
Respect du concept de l’efficacité :
Le potentiel de Pierre est
différent à droite et à gauche. Bunkai de kata, kumité
peuvent être différents à droite et à
gauche. Les choix techniques sont établis en fonction de l’efficacité.
Respect de l’intégrité physique et psychologique de Pierre :
Préserver sa santé et son
équilibre psychologique reste un des principes fondamentaux. Il est très important
d’éviter l’échec ; il est nécessaire d’adapter en permanence
le niveau d’exigence en fonction des
potentiels existants ou à développer. Nous avons d’ailleurs établi
une « règle » : à partir de l’instant où
Pierre a réalisé une technique avec une bonne précision et puissance, celle-ci lui sera
demandée avec les mêmes critères. Cette règle acceptée doit
bien évidemment tenir compte de l’état physique et psychologique du moment.
Le programme technique tourne autour de 3 axes :
- Karaté do = technique de
base, - Karaté jutsu = self défense
à partir de saisie ; le fauteuil peut d’ailleurs être utilisé comme arme. - Kobu jutsu = avec arme
courte comme le tambo (bâton court). L’arme permet ici de décupler efficacité et de
gagner en distance.
B) PARTAGE TECHNIQUE AVEC LES
AUTRES ELEVES
Les échanges avec les autres
élèves sont d’une grande richesse. Certains d’ailleurs
n’hésitent pas à se mettre en fauteuil
roulant pour découvrir de nouvelles sensations leur
permettant de mieux comprendre ce que vit
Pierre. Aucun élève n’est « forcé » : il faut respecter le
choix des élèves. Le «gain » pour les autres
pratiquants se situe à la fois au niveau humain mais aussi
au niveau technique.
- Gain humain : la découverte qu’une personne
handicapée est avant tout une personne qui ne se réduit pas à son handicap. Le handicap
fait peur aussi, nous devons respecter les « défenses » de chacun ; des enfants comme
des adultes. Les échanges font tomber bien
souvent cette peur permettant ainsi la découverte de
l’autre, dans sa différence. Cela permet au pratiquant
d’engager une réflexion sur l’adaptation de sa pratique avec
le respect des fondamentaux des
Arts Martiaux.
- Gain Technique : adapter sans dénaturer, c’est
le challenge qui motive non seulement les professeurs et
leurs assistants mais aussi les
élèves. Recherche, adaptation, respect des principes de base
et de la personne sont des facteurs
qui intéressent certains pratiquants qui peuvent aller
jusqu’à rivaliser entre eux pour
travailler avec Pierre.
C) L’ASPECT MATERIEL
Le fauteuil roulant :
Pendant 2 ans ½ , Pierre a
suivi les cours avec son fauteuil roulant de ville.
Celui-ci, trop lourd, n’était pas adapté à
la pratique du Karaté. Après de nombreuses
recherches et prises de conseils auprès de spécialistes et
personnes handicapées, nous avons pu
essayer des fauteuils « en condition réelle » sur le tapis. Nous tenons à remercier une
nouvelle fois le Pool Fauteuils de la Fondation Garches pour sa collaboration active.
Notre choix s’est finalement porté sur un fauteuil Kuschall
K4, fauteuil roulant manuel
multisport. Ce fauteuil a un système de
réglage de l’assise indépendant de celui des roues et nous
lui avons ajouté un vario-axe
permettant d’adapter le carrossage des roues arrière sans
outil. Il est donc possible d’adapter
au mieux la position de l’utilisateur en fonction de sa corpulence. Un montage financier avec de
multiples partenaires (l’association Handi Budo
International, le Club de Jouy en Josas, la ligue de
Karaté des Yvelines 78, la DDJS 78, le comité Handisport
78, le Lyon’s Club) nous a permis de
récolter la somme nécessaire à l’achat de ce matériel qui nous donne satisfaction. Cette démarche a nécessité
plus de temps pour définir le modèle de fauteuil que pour trouver le financement.
Le fauteuil appartient au Club et n’est pas lié spécifiquement à une
personne.
Le dojo (type de sol) :
Les cours se déroulent
quotidiennement sur un sol constitué de tapis de judo. Malgré le changement de
fauteuil, le sol du dojo ne permet pas un déplacement rapide
aussi bien en ligne droite qu’en
rotation. L’entraînement y est possible mais malheureusement limité dans l’approche de
certaines situations (combat, self défense par exemple). C’est pourquoi, lors de la
mise en place du cours spécifique pour les personnes en
fauteuil roulant, nous avons demandé
l’autorisation d’utiliser une salle de danse ayant un
parquet au sol. Ainsi, l’entraînement de
Pierre est différent techniquement lors du cours valide («
surface « molle ») et pendant le
cours spécifique (« sol dur »).Ainsi, nous abordons
les randoris, uniquement sur surface dure.
V) EVALUATION DES QUATRES ANNEES DE PRATIQUE
Pierre a bien évolué sur 4
ans. Des vidéos ont été réalisées permettant d’évaluer
l’évolution de sa pratique.
A) SUR LE PLAN TECHNIQUE
· L’apprentissage des katas
et de leur bunkai a été mis en place. · Les techniques de base se
sont précisées. · Les kumités à main nue ont
été de plus en plus efficaces et précis. · Les difficultés de
motricité fine et la différence de préemption entre les deux
mains limitent l’utilisation plus
approfondie du tambo. Nous allons faire des essais avec les
tonfas pour évaluer l’apport de ce type
d’arme. Il nous parait en effet intéressant de mettre en
place l’emploi d’armes
traditionnelles japonaises pour améliorer l’efficacité des
techniques de self-défense proposées à Pierre. · Nous allons aborder le kumité « libre » avec des gants de boxe pour protéger les
doigts de Pierre, car il ne peut
toujours pas tous les plier de façon constante. · Pierre a réussi sa ceinture
orange verte et poursuit sa progression avec un programme
qui suit son évolution, tout en
conservant la rigueur de la pratique martiale.
B) SUR LE PLAN PSYCHOLOGIQUE
Pierre a gagné en assurance
et se valorise en participant comme ses collègues du même
âge au cours adultes « classique ». Une section spécifique pour
les Personnes Handicapées Motrices ayant été créée, Pierre
s’y entraîne en ayant un rôle
d’assistant. Lors de la mise en place de ce cours Pierre
était d’ailleurs inquiet, craignant qu’on lui
retire l’accès au cours classique, ce que nous n’avons
jamais envisagé de faire. Pierre participe aux deux
types de cours avec un rôle et une pratique différente. Dans
la section Handi Karaté, il travaille avec un
autre pratiquant, lui aussi en fauteuil roulant. Ces deux types de cours
présentent des mises en situations différentes qui se
complètent et répondent aux besoins de
Pierre.
VI) CONCLUSION
Pour le club, l’intégration
de Pierre est une démarche extrêmement positive. Pour Pierre, mais aussi pour
les assistants, élèves, et enseignant, cette voie est riche
d’enseignements et de recherches. Chaque Personne Handicapée
étant unique, les adaptations restent en partie
individuelles, il faut donc rester prudent sur une
modélisation d’adaptation trop fermée. Ce qui est adapté
pour un Karatéka handicapé ne l’est pas
forcément pour un autre. Malgré tout, on peut définir des
principes d’adaptations techniques par
catégorie de handicap.
Grâce à l’intégration de
Pierre, les professeurs comme les élèves ont pu apprendre à
mettre en place une démarche qui respecte à
la fois la Personne Handicapée et la pratique martiale. Nous
sommes au début de l’intégration des
personnes handicapées dans les clubs de Karaté. Des échanges
d’expériences devront nous permettre
d’améliorer notre compétence dans cette voie.
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Marie-Pierre LAMARRE, Mère de
Pierre, Présidente du club de Jouy-en-Josas
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Philippe AYMOND, Psychomotricien, Enseignant
karaté, Président d'Handi Budo International |
avec photos au format *.pdf |
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